«Je suis sensible et j’aime les gens. Mon histoire m’a nourrie d’humanité et je mesure la chance que nous avons eu d’échapper aux horreurs perpétrées pendant la guerre». Donjeta Ajeti revient en effet de loin. Partie en 1995 de Pristina avec samaman Adile, son frère cadet Driton et sa jeune soeur Dea pour échapper à la folie destructrice du conflit, elle est aujourd’hui épanouie et l’heureuse maman d’une petite Enea qui la comble. Tous les quatre tentaient alors de rejoindre Ajvaz Ajeti, parti six mois plus tôt et recherché en raison de son engagement politique contre le pouvoir en place. «Mon père a fui car sa vie était menacée. La situation empirait à Pristina, et nous avons dû quitté le Kosovo à notre tour. Mais nous ne pensions pas ne pas revenir! Je n’avais pour tout bagage que les vêtements que je portais...»
Malgré ses 17 ans d’alors, Donjeta ressent douloureusement cette déchirure, l’abandon d’un pays où elle et les siens vivaient confortablement avant la guerre. Car si pour certains réfugiés l’exil est synonyme de mieuxêtrematériel, ce ne fut pas le cas pour la famille Ajeti. «Nous avions un bel appartement, une résidence secondaire. Nous allions faire du ski l’hiver et en vacances l’été. Mes parents avaient une vie sociale très riche et nous ne manquions vraiment de rien. Lorsque nous sommes arrivés en Suisse, notre vie a radicalement changé. Nous n’avions plus rien. Il a fallu recommencer à zéro, sans savoir un mot de français et sans aucun repère. Ça a été beaucoup plus dur pour mes parents que pour nous les enfants (17, 15 et 7 ans). Il faut dire que la maman de Donjeta était professeur de droit et de sociologie à l’université de Pristina, alors que son papa est économiste.
Ajvaz est d’abord arrivé en Allemagne puis en France et finalement en Suisse, où il demanda l’asile politique. Il fut donc transféré au centre d’enregistrement de Bâle - «une vraie prison » selon Donjeta qui y a aussi séjourné - puis toute la famille s’est retrouvée dans le Jura, précisément à Biaufond, près de Goumois. «C’était terrible! Je n’avais jamais vu de vaches de ma vie et là, même si le paysage est magnifique, il n’y avait rien d’autre que des champs, des vaches et nous...» Nous nous sentions si seuls... Mais je m’interdisais de flancher, je voulais montrer à mes parents qu’il ne fallait pas perdre espoir». Après un passage au Simplon à Porrentruy, c’est à Courchavon durant 9 mois que les Ajeti renoue avec la vie de famille.
Petit à petit chacun se reconstruit et Donjeta part vivre chez sa tante à Zurich pendant 5 ans. «Habituée à la grande ville - Pristina compte environ 200 000 habitants - je me sentais dans mon élément à Zurich». Retour à Porrentruy où elle cherche du travail, sans grand succès... «Un jour que je pleurais en étendant mon linge dans la buanderie de l’immeuble, une locataire est arrivée. Elle m’a prise dans ses bras et m’a promis qu’elle m’aiderait. C’était Mme Affolter, à qui je veux rendre hommage. Car c’est grâce à elle que j’ai obtenu un rendezvous avec mon actuelle patronne et c’est ainsi que j’ai commencé comme auxiliaire dans une pharmacie de la place. Cela fait dix ans! Non seulement j’y suis toujours, mais au fil des années j’ai été encouragée et soutenue à fond par ma patronne et toutes mes collègues pour me former et obtenir l’emploi que j’occupe actuellement. J’ai un métier qui me plaît énormément et depuis trois ans j’ai le passeport suisse! Je suis si reconnaissante envers ceux et celles qui ont cru en moi et accueillie. Aujourd’hui je suis indépendante et heureuse, appréciant pleinement la vie. Mon expérience d’exil m’a rendue forte...»
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