Une allure de jeune homme sur qui les années auraient glissé, ne laissant pour toute empreinte que ce surplus de serénité de ceux qui ont trouvé l’essentiel. On pourrait le croire réservé, voire timide ou presque distant si le regard, les gestes et le propos n’infirmaient cette première impression. Pour un homme né à Muriaux en 1949 dans une famille terrienne, c’est pourtant le monde et plus spécialement les vastes terres africaines qui ont été l’école de vie de Marcelin Aubry. Trois années de bonheur et de découvertes qui ont marqué à jamais sa façon d’être.
Les verts paysages des Franches- Montagnes ont été le décor bucolique des jeunes années de Marcelin, que le métier d’agriculteur n’attirait pas vraiment. C’est donc dans l’imprimerie qu’il fait ses armes en embrassant le métier de typographe au sein du vénérable Franc-Montagnard. A Saignelégier il trouve aussi l’amour et se marie avec une enseignante noirmontaine qui, comme lui, a bien envie d’aller «voir ailleurs».
L’ailleurs c’est d’abord un emploi à Fribourg, puis à Berne durant trois ans, en pleine période de lutte jurassienne. «Je manifestais le samedi ici et le lundi je regardais les compte-rendus dans le journal à Berne! J’ai en effet eu la grande chance de pouvoir revendiquer notre autodétermination et de voir la création du canton du Jura, tout comme quelques années plus tard assister à l’effondrement du mur de Berlin».
Le canton sur les rails, c’est le moment que choisissent Marcelin et son épouse Dominique pour mettre le cap sur le Rwanda. Le jeune couple, accompagné de leur premier enfant, Nadège alors âgée de 14 mois, s’engage sous l’égide de l’organisation Frères sans frontières (aujourd’hui appelée E-Changer) et s’investit bénévolement, l’un dans la formation de typographes, l’autre dans l’enseignement, tout en faisant connaissance avec ce pays pour lequel il ont immédiatement le coup de foudre. «J’avais un frère qui avait vécu une expérience similaire durant sept ans à Madagascar et ça m’a donné envie de suivre ce chemin ».
Trois années pleines et fortes à «se rendre inutile» comme le prônait la belle devise de l’organisation, qui s’attachait à former des autochtones afin de les rendre indépendants. «Avant de partir, j’ai même dû apprendre le fonctionnement complet de la monotype, un système de composition en vigueur avant la linotype. Ceux qui connaissent la branche savent de quoi je parle!». En 1979, le contrat arrivant à échéance, les jeunes mariés font leurs bagages, ramenant avec eux leur deuxième petite fille née au Rwanda, Adeline, alors que le petit Régis s’annonce déjà! Le retour à la vie helvétique se fait petit à petit à Porrentruy, les parents trouvant leur place dans leur profession respective tandis que les trois enfants rejoignent sagement les bancs de l’école. Mais l’expérience africaine a laissé une trace indélébile, non seulement aux travers des merveilleux souvenirs partagés mais aussi dans les émotions que les liens tissés avec la population au quotidien ont fait naître. Un vécu qui ne fait que renforcer l’orientation intellectuelle et les choix de société de l’intéressé: «Les valeurs qui étaient déjà les miennes se sont encore affirmées. Le partage est une notion qui m’importe beaucoup, et j’essaye de vivre selon ces principes, sachant que ce n’est jamais assez. J’aime cette devise de Ghandi: vivre simplement pour que les autres, simplement, puissent vivre. De même j’ai toujours exprimé mon profond antimilitarisme, préférant y opposer les porte-paroles de la «théologie de la libération et de la non-violence » que sont les Gandhi, Martin Luther King, Mère Térésa, Mandella, ou encore Mgr Helder Camara, l’abbé Pierre et Coluche pour les plus célèbres. Et même si la politique locale, fédérale et internationale m’intéresse vivement (Obama à la tête de l’Amérique, quel exploit!), j’ai toujours refusé de m’inscrire à un parti».
Une liberté d’esprit qui n’exclut pourtant pas un engagement sans faille pour les causes dont il se sent profondément proche: «j’ai toujours été sensible à la relation humaine, primordiale dans nos existences. Je suis allé par exemple manifester récemment avec les Indignés à Delémont, juste pour soutenir ces mouvements et cette jeunesse qui veut croire en l’avenir.»
Ce souci de l’autre, Marcelin l’a poussé à son faîte lorsqu’il a fait don l’année passée d’un de ses reins à son frère. «Si je le dis, ce n’est pas pour me vanter, d’ailleurs il n’y a pas de quoi. C’est pour faire connaître cette possibilité au public, qui souvent ignore que l’on peut faire un don d’organe vivant. L’Association suisse des donneurs d’organes vivants a bien besoin de faire connaître son combat pour la vie».
Le choix de sa seconde orientation professionnelle suit la même ligne, puisqu’après la fusion des deux titres jurassiens qu’étaient Le Pays et Le Démocrate en 1992, Marcelin s’est retrouvé au chômage. Il est ainsi depuis une quinzaine d’années ambulancier et depuis peu intégré périodiquement à la nouvelle centrale d’urgence 144 du Jura. «Ça me convient bien de prendre soin des gens et de leur être utile. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas plus difficile de secourir des personnes qu’on connaît - petite région oblige. Elles se sentent rassurées et comprises quand elles voient un visage ami».
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