Il y a parfois des décisions qui changent une vie. Même de celles qu’on pensait «inoffensives », qu’on imaginait plus évidentes. Le jour où Pierre- Robert Girardin - Pierrot pour ses amis - a pris celle de devenir un pélerin parmi d’autres sur le chemin de Compostelle, il ne se doutait pas à quel point ce périple de près de 2200 km allait bouleverser sa vision des choses de la vie, pour toujours.
Comment raconter l’ampleur de cette aventure spirituelle, les émotions si violentes, les face à face avec soi-même, les rencontres magnifiques de vérité, les abandons de soi... Impossible de dire - et c’est peut-être tant mieux - tout le bouillonnement qui s’empare du corps et de l’esprit, du regard et du coeur. «En fait ça m’est venu le jour de mes 55 ans. Mon médecin m’avait dit en termes choisis qu’il fallait lever le pied, que 60 heures de travail par semaine c’était trop, que mon surpoids représentait un danger supplémentaire, bref, j’ai réfléchi et je me suis rendu compte qu’en deux ans je n’avais pris qu’un weekend de congé... Il était temps de passer à autre chose, d’autant plus que mes deux fils (Valère 20 ans et Blaise 22 ans), ont pris leur envol et ne sont plus que le weekend à Bourrignon».
C’est en flânant sur les rives du Rhin à Bâle aux alentours de Pâques 2011 que le déclic a eu lieu: «Tout à coup, j’ai eu envie de quelque chose de grand et j’ai pensé traverser l’Europe. Finalement, j’ai choisi la route de Compostelle car pour le laps de temps que je pouvais m’accorder (trois mois), c’était plus simple au niveau de l’infrastructure».
Pour cet enseignant et consultant indépendant en informatique, ce périple était plus dicté par une motivation spirituelle que religieuse. «La plupart des pélerins que l’on rencontre sont mûs par cette recherche de soimême, ce besoin de retour sur soi, d’introspection révélatrice qui peut pour certains devenir rédemptrice, (du latin Redemptio, «rachat»). En fait, chacun cherche ce qui lui manque, chacun met dans ses pas ses espoirs, ses doutes et trouve sa propre quête. Moi je voulais rencontrer des gens, des paysages, couper court avec ma vie».
La décision prise et encouragé aussi bien du côté professionnel que familial à concrétiser ce projet, il restait alors à s’organiser, à se renseigner auprès d’autres qui «l’ont fait», à essayer le matériel, bref à se préparer physiquement et logistiquement à trois mois d’absence et d’aventure.
Puis le grand jour arrive: «J’avais déjà parcouru en juillet la distance entre Bourrignon et Genève (environ 200 km), comme galop d’essai. Je suis donc parti de Genève le 3 septembre, pour arriver à Saint- Jacques le 13 novembre, soit environ 2200 km en dix semaines». A chaque fois que Pierrot disait qu’il partait, on lui demandait invariablement: «seul»? «Oui, je voulais être seul avec moi. C’est la première fois que je suis si longtemps seul avec moi-même. Les émotions reviennent et prennent leur place. Souvent, on s’émerveille aux larmes pour un paysage, pour un lever de soleil, ou devant la majesté brute du plateau de l’Aubrac. On voit des choses qui nous étaient invisibles auparavant, on regarde avec les yeux grands ouverts. Il m’a aussi fallu dix jours pour ne plus penser au travail.»
Dix semaines qui marquent à jamais un cap dans la vie de Pierre-Robert Girardin. «C’est difficile de raconter, tant il y a eu de moments forts. J’ai croisé des gens d’une ferveur impressionnante de sincérité. J’ai partagé un café ou un verre de vin avec des habitants de villages français, magnifiques et si vrais, mais si perdus et totalement abandonnés par les pouvoirs publics. J’ai pu constater que la France, la belle France, existe toujours mais qu’elle ne fait plus partie des préoccupations des politiques de Paris. En dix semaines, j’ai peut être rencontré cinq enfants... Ils partent le matin en bus et son ramenés le soir. Certaines localités ne doivent leur survie économique qu’aux pélerins, qui trouvent gîte et couvert dans les maisons d’hôtes ou les fermes qui les accueillent en amis».
Bien que cheminant seul, Pierre- Robert a marché parfois aux côtés d’un ou l’autre compagnon. «L’intensité du moment est telle que lorsque nos routes se séparent, et alors que nos destinées ne se sont croisées que quelques heures, c’est comme si on quittait un ami de longue date à jamais. L’adieu est prenant, tout en poignées de main et en regards. Ça laisse des traces...»
Depuis qu’il a saturé son oeil d’horizons multiples, que son âme a renoué avec tout ses sens, le retour à la réalité quotidienne a pris une dimension inattendue. «J’aime me souvenir chaque jour de milliers de petits moments. Des tas de détails, des impressions vécues, des ressentis d’émotion se font jour seulement maintenant. Je déroule mon voyage dans ma tête, je n’en perds pas un centimètre, pas une brindille, pas une rencontre. Je me rends compte que si mon périple est à lui seul, et sur le moment, une aventure humaine et sociale extraordinaire, le deuxième voyage, celui que je revis maitenant, n’est pas moins riche. Plus le temps passe, plus les souvenirs affluent, plus j’ai envie de repartir. Et je referais bien le même chemin car je suis sûr que je vivrais encore autre chose».
Pierre-Robert a eu la bonne idée de choisir l’automne pour rejoindre son but en terre d’Espagne. Il conseille d’ailleurs à ceux qui voudraient se lancer sur les routes qu’en été les parcours sont un peu «surpeuplés». Il faut savoir en effet qu’on vient du monde entier pour parcourir quelques centaines ou milliers de kilomètres avant d’atteindre Fisterra, la pointe de la terre, le kilomètre zéro du voyage, après l’arrêt obligatoire à la cathédrale. Près d’un quart de million de personnes arrivent en effet à Saint-Jacques chaque année à pied, muni du «passeport» du pélerin ou Crédencial, qui atteste par les timbres récoltés aux différentes étapes que vous avez mérité ce titre, après n’avoir été qu’un simple randonneur en quête d’absolu.
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