«Après 39 ans d’enseignement, j’étais au bout du rouleau... Je suis tombée malade et je ne savais pas ce que j’avais. J’ai quitté l’école pour me soigner et je n’y suis pas retournée...» L’aveu de Benoîte Crevoisier, enseignante retraitée des Breuleux, n’a pourtant rien d’une jérémiade. Aujourd’hui auteur, la septuagénaire déborde de nouvelles ressources, et c’est par le biais de la plume qu’elle donne des leçons sans morale. Son quatrième ouvrage Mesdemoiselles, vient de paraître il y a un mois aux Editions neuchâteloises Alphil. En tant que suite d’Avec un grain de sel, son troisième opus sur fond d’enfance à Lajoux, il narre son adolescence et sa formation d’institutrice. Il se fait fil rouge d’un métier qu’elle a longtemps exercé passionnément, et qui avait démarré à une époque où les filières pédagogiques étaient toutes autres. Moins longues, moins restrictives, et surtout si loin des exigeances actuelles.
Agée aujourd’hui de 73 ans, Benoîte Crevoisier partage son quotidien entre Les Breuleux et Bienne, où sa fille Aline vit en famille. Dans cette ville qu’elle aime presque autant que ses Franches-Montagnes, elle écrit avec ferveur, sans retenue, tout en passant beaucoup de temps avec sa petitefille Anne, lycéenne. Sur la table du salon: une pile de bouquins, dont les siens. Mesdemoiselles, bien sûr, tout comme Avec un grain de sel, son précédent, qui relate avec fraîcheur son enfance dans la Courtine, en tant que petite 10e d’une fratrie de douze.
Bien qu’élève appliquée de l’école primaire de Lajoux, la jeune Benoîte n’excellait pas dans toutes les matières, mais brillait sans conteste en français et en rédaction. Son père, paysan et instituteur, la sentait faite pour enseigner. «Il disait que j’étais assez «gros sel». Du genre assez costaud, un peu brusque, garçon; et qu’il fallait m’apprendre un métier qui féminise». Observateur et aimant, le paternel avait surtout décelé en elle cette faculté innée à vouloir transmettre.
A défaut d’école secondaire à Lajoux, Benoîte est admise dès l’âge de 13 ans au Collège secondaire Juventuti de Porrentruy. Or, ce qu’elle considère comme un privilège viable de l’époque se poursuit. Vu la pénurie notoire d’institutrices dans tout le Jura historique, ses études à l’Ecole Normale de Delémont seront écourtées.
A l’instar d’une douzaine de ses contemporains, elle réussit des examens anticipés, pour se retrouver d’emblée à la tête d’une classe. «Je n’avais pas...19 ans...» A Châtelat, dans le Petit-Val, elle instruira de petits écoliers de tout âge pendant près de deux ans. Par la suite, jusqu’en 1991, elle occupera un poste fixe à l’école primaire de Lajoux.
Ce sera finalement sur le tard, au sortir du giron pédagogique, que Benoîte Crevoisier connaîtra une renaissance en tant qu’auteur. Durant sa convalescence, elle se remet en question et écrit Poignée d’Escarbilles, son premier ouvrage. «J’ai sorti mes cartons, et j’ai pris dans tout ce que j’avais écrit au jour le jour. Des passages que j’aimais bien, ou qui avaient été importants pour moi. Je les ai mis au propre; sarclés bien travaillés».
Sans trop d’espoirs bien arrêtés, elle envoie un premier manuscrit aux Editions de l’Aire àVevey. Elle n’aura une réponse que deux ans plus tard. «Un livre, c’est comme une bouteille à la mer. Parfois, vous recevez le paquet en retour pas même déballé».
Poignée d’Escarbilles vient publié en 1992. La rédactrice se lance ensuite dans le plaidoyer politique. En 1994, elle sort Le Miroir aux Alouettes.
Séparé de son époux et précocément à la retraite, la Franc- Montagnarde se montre soudain avide de changer d’air. En 1997, elle s’installe à Biot, près d’Antibes, sur la Côte d’Azur, dans un appartement laissé vacant par une amie. «C’était pour me tirer loin! En étant à la retraite à Lajoux, je voyais venir les Commissions, les comités et les secrétariats».
Reste qu’au fil du temps, nostalgique des Franches, elle revient au pays en 2004. Elle emménage alors aux Breuleux, où vit depuis longtemps une de ses soeurs. En renouant avec ses racines, elle replonge au coeur de son enfance et rédige comme jamais. De brouillons en pages volantes, elle achève enfin Avec un Grain de Sel. Un troisième récit maintes fois retouché, qu’elle considère aujourd’hui son préféré. «C’est le meilleur, à mon avis».
Lorsqu’elle laisse sa plume au repos, Benoîte Crevoisier lit énormément. En se référant principalement aux éditeurs, elle dévore deux bouquins par semaine avec un appétit gargantuesque. «Je prends beaucoup de romans canadiens ou américains traduits en français. C’est en général toujours très intéressant».
Très inspirée aux aurores pour rédiger, l’auteur franc-montagnarde écrit près d’une heure chaque matin. Dans son «cahier du matin», elle dit avoir besoin de coucher ses idées en vrac tel un incontournable exercice. Et tout en savourant encore sa récente parution, elle avoue déjà le projet d’un 5e ouvrage.
On ne saura pas s’il fera suite à Mesdemoiselles, mais il s’emparera d’un sujet plutôt épique: la fameuse «affaire de la place d’armes». Soit un projet fédéral, qui dans les années 60, avait violemment remué la population des Franches...
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