«Quand je fais de la gelée, je me dis toujours qu’elle est moins bonne que la dernière fois, mais elle est différente, c’est tout.» D’un air d’évidence indiscutable, ma mère sort cette phrase à titre de morale d’une conversation qui n’avait rien à voir avec la gelée. Elle la termine en faisant une mimique que je traduirais par: «Fin. Tout est dit.» Je ne mange pas de gelée. Donc je me garderai bien de relancer le débat initié l’année dernière par «A bon entendeur». Les tenants de la tradition (ou du profit) et les défenseurs d’une hygiène de base auront bientôt une nouvelle saison pour batailler. Non, c’est autre chose: ces mots trottent dans ma tête et, avec leur bon sens, semblent aller au-delà de l’assiette. Ils expriment évidemment l’amour du travail bien fait, les égards pour le produit et ceux qui s’en régalent, l’envie de faire plaisir. On sent dans cette phrase le souci de l’application, en cuisine comme ailleurs, le même que celui de l’horloger, du paysan, de la marathonienne ou de l’accordéoniste. A son établi, dans son champ, lors d’une course ou d’un spectacle, chacun souhaite donner le meilleur de soi-même. Croit-on sur le moment ne pas avoir réussi? En y repensant plus tard, on a toutes les chances de se souvenir d’une bonne expérience, comme de la dernière gelée. Autrement dit, on apprend et s’améliore à chaque essai, parfois sans comprendre comment. Enfin, si d’une fois à l’autre la gelée est meilleure mais différente, n’est-ce pas précisément le changement qui la rend meilleure? Elle serait monotone si elle avait toujours un même goût, prétendument idéal. La diversité enrichit. Ma mère goûtant sa gelée... C’est merveilleux comme un geste familier peut être profond.
Mercutio